R comme... reprise

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Tout le monde l'espère. Et chacun guette le moindre signe. La reprise sera-t-elle bientôt visible ? Quels sont les bons indicateurs ? Peut-on tabler sur 2010 ? Plus tôt ? Bien plus tard ? Il existe tellement de mobiles légitimes à ces foules d'interrogations inquiètes qu'on en oublie de s'interroger sur l'idée même de reprise.

Certes, au premier coup d'oeil, la notion ne paraît pas soulever grande difficulté. Ce qu'on espère, n'est-ce pas, tout bonnement, que les affaires reprennent ? A l'évidence, on attend tout à la fois le retour de la croissance, de l'expansion, des embauches, des marchés haussiers, des profits. En termes moins naïfs, si l'on songe aux divers cycles proposés par les théoriciens de l'économie, on guette le point d'inflexion où le déclin général va s'inverser, où va commencer la remontée des indices, où les baisses conjuguées laisseront place au retour vers le statu quo ante, la situation précédente.

Voilà justement le problème ! En parlant de reprise, on ne pense d'abord qu'à un retour à l'identique, ou à peu près. On imagine seulement que l'avenir va reproduire le passé. Le monde futur, si tout va bien, sera identique au monde ancien. Ce sera le même, de préférence en mieux. En tout cas, ce sera un monde très semblable à celui que nous connaissions. L'ancien et le nouveau se ressembleront comme deux gouttes de pétrole. Effacée la régression, oubliée la crise. Une fois surmontés ces accidents de parcours, tout va recommencer comme avant.

Et si ce n'était pas le cas ? S'il y avait bien reprise, mais justement pas reprise à l'identique ? Si au contraire tout repartait, mais... ailleurs, autrement, selon des modalités nouvelles ? Si l'on débouchait, en fin de compte, sur un monde réellement différent ? On sous-estime, en fin de compte, le fait que la reprise peut aussi être une mutation, un recommencement. Au lieu de signifier le retour seulement quantitatif à un monde déjà connu, elle peut correspondre à un changement qualitatif, c'est-à-dire un saut dans l'inconnu.

De quel type serait ce monde autre ? Plus durable, moins destructeur, plus vert ? Plus sobre, plus lent, moins avide ? Mieux régulé, plus équitable ? Ce sont des éventualités. Par définition, on ne peut rien en dire de sûr. En effet, s'il était vraiment prévisible, ce monde mutant ne serait ni neuf ni inconnu. Tout ce qu'on doit retenir, c'est que la vie économique pourrait bien reprendre tout autrement que nous le pensons. Rien n'exclut que, sans être bouleversée de fond en comble, elle ne se trouve réellement transformée. Somme toute, ce serait à l'image de ce qui se passe en musique : quand un instrument reprend la mélodie, l'air reste identique, mais tout le reste peut changer - timbre, registre, tessiture ou même tempo.

Ce qui signifie qu'il faut s'apprêter à réagir à des situations dont les données ne sont pas connaissables à l'avance. Cela est vrai, au premier chef, pour les dirigeants, mais vaut aussi, globalement, pour tous les acteurs de l'économie. La situation est paradoxale : comment s'apprêter à réagir à ce qu'on ignore ? La reprise de ce que l'on connaît déjà ne soulève évidemment aucune difficulté. Mais une reprise qui débouche sur ce qu'on ignore ne peut faire l'objet d'aucune préparation. Sauf une forme d'entraînement à l'improbable, au surgissement du hasard.

Un tel entraînement à l'aléatoire possède une fort longue histoire. En fait, on le pratiquait déjà à Athènes, au Ve siècle avant notre ère. Quand on demande à Diogène, le philosophe cynique, quel profit il avait retiré de la philosophie, il répond : « A défaut d'autre chose, au moins celui d'être prêt à toute éventualité. » On ne suggérera certes pas aux hommes d'affaires, pour être prêt à tout, de vivre dans un tonneau, ou de s'aguerrir, comme Diogène, à endurer le froid ou les grandes chaleurs. Mais s'exercer à n'être pas pris de court, surtout quand on ne peut rien prévoir, devrait figurer en tête de tout manuel de survie. Il se pourrait qu'un peu de philosophie soit indispensable pour jouer la prochaine reprise.


 

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