Lisez les philosophes africains !

Le Monde | 17 mai 2013

ON NE PEUT PAS DIRE que j'abuse des souvenirs personnels. En fait, je déteste suffisamment tout ce qui ressemble aux Mémoires, journaux intimes et autres auto-quelque chose pour m'en dispenser méthodiquement. Mais, pour une fois, je ferai mention d'un souvenir précis, qui concerne la philosophie africaine. Il y a quatorze ans, en mars 1999, j'étais à Yamoussoukro, en Côte d'Ivoire, pour quatre jours de rencontres qui regroupaient une cinquantaine de philosophes africains, anglophones et francophones. J'avais mis presque deux ans, avec une série de collaborateurs, à organiser cette rencontre. A l'époque, j'étais conseiller du directeur de l'Unesco pour la philosophie. Parmi les intervenants figuraient plusieurs des figures majeures évoquées aujourd'hui par Séverine Kodjo-Grandvaux, notamment Fabien Eboussi Boulaga, Paulin Hountoundji, Jean-Godefroy Bidima, Souleymane Bachir Diagne, et bien d'autres penseurs de grande qualité.

Paysage intellectuel complexe

Ce qui m'avait impressionné, c'était la cohérence des interventions, le niveau des débats, la pertinence comme la diversité des analyses. Je découvrais alors l'existence d'une multitude d'auteurs dont j'ignorais presque tout, comme d'ailleurs l'immense majorité de ceux qui, en France, se préoccupent de philosophie. C'est donc avec joie qu'il convient d'accueillir l'essai de Séverine Kodjo-Grandvaux, qui cartographie à sa façon le paysage intellectuel complexe et passionnant des philosophies africaines aujourd'hui. Ce continent philosophique - situé désormais en partie aux Etats-Unis - est multiforme, kaléidoscopique, constamment en mouvement, mais il est sans conteste l'un des plus inventifs d'aujourd'hui.

Personne ne prétend plus, depuis bien longtemps, discerner les cartes mentales liées à une langue ou à une ethnie, comme faisait le révérend Placide Tempels dans La Philosophie bantoue, en 1945. D'autre part, les attaques contre cette ethnophilosophie imaginaire, menées notamment par Paulin Hountoundji dans les années 1980, après avoir alimenté d'innombrables débats, ont laissé place à des recherches d'un autre type, qui réinterrogent, sous de multiples angles, des questions aussi fondamentales que l'universel, l'identité, l'héritage, le pouvoir. Jean-Godefroy Bidima en avait dressé un premier panorama en français en 1995 (La Philosophie négro-africaine, « Que sais-je ? »), mais les ouvrages les plus complets et les plus récents n'étaient disponibles qu'en anglais.

Cette approche intelligente, qui inaugure une nouvelle collection dirigée par Souleymane Bachir Diagne, professeur à Columbia University, ne se borne pas à une sorte de présentation encyclopédique. Au contraire, de manière sensible et personnelle, Séverine Kodjo-Grandvaux montre en philosophe comment les penseurs africains travaillent en profondeur les relations du mythe et de la raison, du politique et du vivre-ensemble, de l'identité philosophique et du dialogue des cultures. Il est temps d'entrer dans ces laboratoires d'idées, de mettre fin à nos ignorances idiotes. Et de se forger, pour les temps qui viennent, quelques jugements personnels.