Pascal

LA MÉTHODE DE PASCALpar Roger-Pol Droit

Dans les classes, dans les mémoires, dans les universités comme dans notre culture quotidienne, il est partout. Il fut même, naguère, sur les billets de la Banque de France. Pascal est illustre, célébrissime, archiconnu.

Pourtant, il n'est nulle part. On hésite à le classer parmi les philosophes. Mathématicien, il semble en porte à faux dans l'histoire de la littérature. Et comme il n'a pas forgé de système, son originalité demeure souvent méconnue. Son œuvre, plus difficile qu'on ne pense, est peu lue ou peu comprise.

Homme de contrastes et de paradoxes, mêlant raisonnements et intuitions, rigueur et ferveur, ce météore de l'Âge classique a sans doute encore beaucoup à nous apprendre. En particulier une méthode, fort différente de celle de Descartes. Et si, par temps de crise, nous trouvions là de nouvelles raisons de le lire ? Il faut cheminer pour les apercevoir. En commençant par rencontrer un enfant prodige.



1 - Le prodigeCar ce génie qui meurt à trente neuf ans a commencé par se faire remarquer dès la petite enfance. "Effrayant génie", comme dira Chateaubriand, le petit Blaise, à trois ou quatre ans, n'est déjà pas un enfant comme les autres. Il comprend vite. Très vite. Trop vite pour son âge, à ce qu'il semble. A tout bout de champ, dès ses premières années, voilà qu'il pose une foule de "questions sur la nature des choses." Il cherche à comprendre, à tout comprendre, en tout domaine et tout le temps, ne cesse d'interroger tant qu'il n'a pas obtenu satisfaction. Quand personne n'est en mesure de lui fournir une réponse, il n'hésite pas à la forger lui-même, avec les moyens du bord. En fait, il ne lâche jamais.

Tous les enfants seraient ainsi ? Plus ou moins, toutefois. Ils sont quand même peu nombreux à rédiger un Traité des sons à l'âge de onze ans, pour avoir remarqué que des vibrations cessent quand on pose la main sur une caisse de résonance. Ce garçon hyperdoué ne cesse de chercher, d'échafauder des explications. Son désir d'intelligence est comme insatiable, hypertrophié. Au point parfois d'inquiéter ses proches. Il y a du Mozart chez cet enfant aux capacités démesurées.

Son père, comme plus tard celui de Wolfgang Amadeus, a compris très tôt le génie de ce fils que la Providence lui a donné. Il va s'efforcer de favoriser son développement, de nourrir son intelligence sans l'étouffer. Non sans crainte, non sans perplexité. Avec même quelque épouvante, parfois, quand il se voit submergé par les talents incroyables de son rejeton. Mais toujours avec une ténacité et un dévouement dont il est peu d'exemples. En fait, Etienne Pascal se consacre véritablement à l'éducation de ses trois enfants : Gilberte, l'aînée placide, Blaise - incandescent, indomptable, fulgurant - et Jacqueline, la petite dernière, jeune poétesse qui d'abord ravira la Cour avant de finir en odeur de sainteté. Leur mère est morte - Blaise n'avait encore que trois ans. Aucun des enfants d'Etienne Pascal ne fréquente l'école. Ils apprennent donc tout à la maison, sous la conduite paternelle. Juriste et mathématicien, cet homme a visiblement l'esprit scientifique. Il s'efforce continûment de se faire un nom, sans succès, parmi les savants du temps, fréquente des cercles où s'échangent les travaux de pointe, où s'esquissent les théories nouvelles.

Ce n'est pourtant, au départ, qu'un gentilhomme très modeste, un homme de robe. Deuxième président à la cour des aides de Montferrand, il juge en appel des contentieux fiscaux. Sa vie sociale est d'abord celle d'un de ces petits rouages de la machine royale, essentiels mais méprisés  des Grands. S'il n'est pas dans la misère, l'homme est loin d'être dans l'aisance. La vie des Pascal n'est pas fastueuse à Clermont, ni plus tard à Paris, puis à Rouen. Une gouvernante tient la maison, et sans doute partage l'intimité du père. Le train de vie est provincial, proche de celui du peuple, bien que l'on tienne son rang et s'applique à ne pas être confondu avec les petites gens.

Au milieu de cette existence régulière, sans surprise, relativement étriquée, Blaise ? À peine au monde, il semble être déjà ce qu'il sera jusqu'à mort : un volcan, un feu d'artifice, une source permanente de surprise et d'inquiétude, un incessant et déroutant prodige. Tout commence dès sa première année, où il est déjà gravement malade. La vue de l'eau, dit-on, le rend comme fou, et il ne supporte de voir ses parents l'un à côté de l'autre. Convulsions, troubles du sommeil, crises paroxystiques. Les médecins y perdent tous leur latin. L'enfant commence à dépérir, on le dit condamné, quand son père, pour le sauver, met de côté la rationalité, et accepte de faire appel à une sorcière. Sous ses remèdes, l'état de Blaise empire. Il entre en catalepsie... et se réveille guéri : la vue de l'eau l'indiffère, ses parents peuvent s'embrasser sous ses yeux.

Un jour, il veut à toutes forces apprendre la géométrie, un autre jour, il est déjà parvenu, à la grande épouvante du père, à en réinventer seul les fondements, en nommant comme un enfant "ronds" les cercles et "barres" les droites mais en retrouvant les propositions d'Euclide par ses propres moyens. Car Blaise est toujours seul, toujours jouant à comprendre quand les autres jouent à se distraire, grandissant au milieu des idées plutôt que des livres. En effet, il y a peu de livres dans la maison, contrairement à ce qu'on pourrait croire. Pédagogue émérite, le père préfère les explications à l'érudition, la découverte au gavage, et la clarté des principes à l'accumulation des données. Ainsi, depuis toujours, l'esprit de Blaise Pascal est-il entraîné à raisonner plutôt qu'à retenir passivement. Ce qu'il sait, il croit toujours l'avoir découvert par lui-même.

Quand ce n'est pas le cas, comme souvent, il lui revient au moins d'avoir inventé une approche originale, un style particulier, une formulation à laquelle avant lui personne n'aurait songé. "Il avait naturellement le tour de l'esprit extraordinaire" soulignera, après sa mort, Gilberte, l'aînée, la moins proche à son cœur, dans son mémoire, La vie de Monsieur Pascal, écrite par Madame Périer, sa sœur. Dans toute la première partie de sa courte vie, il consacre ce génie singulier aux sciences et aux techniques.

Avec, chaque fois, une acuité et une inventivité qui laissent pantois. A seize ans, il publie le Traité des coniques. Il résout des problèmes de géométrie jusqu'alors sans solution avec tant de maîtrise et de maturité que Descartes, en découvrant l'ouvrage, est convaincu que le père en est l'auteur. A dix-huit ans, il conçoit et fait fabriquer la première machine à calculer de l'histoire. Cette "Pascaline", dont il attendait la gloire et la fortune, est un échec commercial. Sa fabrication excède les capacités techniques des artisans de l'époque. Les exemplaires existants sont trop chers, et fonctionnent mal. Mais la conception de cet objet suppose une révolution : pour la première fois, des opérations de l'esprit sont confiées à des mécanismes en métal. On demande à des roues dentées de faire additions, retenues, calculs complexes.

En fait, ce jeune homme ne s'embarrasse d'aucun préjugé. L'âme n'a pas de privilège absolu, de capacité incomparable. Ce qu'elle fait, en calculant, des pièces de bois ou de métal peuvent le faire aussi bien. Dans la connaissance, ce qui intéresse Pascal, c'est toujours le résultat, et le chemin à tracer pour y parvenir. Ce que dit la tradition, ce qu'ont pensé les Anciens, cela n'est que peu de poids face aux constats de l'expérience et aux travail de la raison. En cela, il est profondément du côté des Modernes, de l'invention des connaissances scientifiques et des découvertes qui vont changer la face du monde.

Quand il découvre la pression atmosphérique, quelques années plus tard, cette attitude éclate en pleine lumière. Que nous répète-t-on ? "La nature a horreur du vide". L'autorité d'Aristote n'impressionne guère le jeune homme. "J'ai peine à croire que la nature, qui n'est point animée, ni sensible, soit susceptible soit susceptible d'horreur, puisque les passions présupposent une âme capable de les ressentir, et j'incline bien plus à imputer tous ces effets à la pesanteur et pression de l'air."

Pascal le jeune, comme il signe alors, est donc un savant. Serait-il un esprit fort ? Un libertin ? Pas le moins du monde. En matière de piété, son intelligence d'exception est soumise comme celle d'un enfant. La religion ne lui pose pas de question. Ce n'est qu'au fil des ans que sous le prodige va peu à peu émerger le renonçant. Et finalement l'ascète.    



2 - Le renonçant S'il n'y avait pas eu de verglas à Rouen, au mois de janvier 1646, la vie de Blaise Pascal aurait peut-être été toute autre. Mais une pellicule de glace recouvrait la chaussée. Etienne Pascal devait assister à un mariage, des fers crantés manquaient pour les chevaux, il alla donc à pied, et se cassa la jambe. Or les deux médecins qui prirent soin de lui trois mois durant venaient de lire l'Augustinus de Cornelius Jansen. Ils firent partager leur lecture à Etienne, qui la fit partager à Blaise, et la face du monde en fut modifiée.

Car le débat qui enfle ne touche pas seulement des questions de dogme, de philosophie et de morale. Il concerne directement le pouvoir, celui de l'Eglise comme celui du roi. Au départ, pourtant, la querelle paraît fort abstraite : schématiquement, il s'agit de savoir si l'homme fait son salut lui-même - à travers ses actes, ses mérites, ses décisions personnelles - ou si, au contraire, il  en est incapable et ne peut être sauvé qu'avec le concours de Dieu, par la grâce. Dans ce second cas de figure, que soutient Jansenius en s'appuyant sur l'autorité d'Augustin,  il faut supposer que Dieu seul a déjà décidé qui est sauvé et qui ne l'est pas. Cette doctrine risque toutefois d'avoir des conséquences ruineuses pour les pouvoirs et les institutions : à quoi bon l'Eglise, si tout est déjà joué ? À quoi bon les tribunaux, le châtiments des crimes, le maintien de l'ordre public ? Et même, à quoi bon la vie vertueuse, si elle ne sert à rien ?

Sans doute s'agit-il d'interprétations abusives. Le jansénisme - le terme vient d'apparaître - préconise au contraire une vie fort austère. Pas de théâtre, de musique, de réjouissance d'aucune sorte qui fasse oublier l'essentiel : la misère de la condition humaine, la nature corrompue par le pêché originel. Mais l'Eglise craint que son autorité soit remise en cause. Quant au pouvoir royal, il ne voit pas d'un bon œil ces idées qui évoque plus ou moins, à son avis, les contestations de la Réforme. C'est au cœur de ces malentendus que demain Pascal va batailler, se muer de savant en écrivain, de mathématicien de génie en bretteur spirituel. Il deviendra lui-même, dans ce creuset.

Pour l'instant, il ne fait qu'y entrer. En lisant Jansenius, puis Augustin, en relisant les Ecritures, en méditant les questions de la foi, Blaise commence à découvrir, de l'intérieur, la profondeur et l'exigence du christianisme. Il n'avait jusqu'alors qu'une foi d'enfant : il était pieux, mais sans s'être posé de questions. Voilà qu'il commence à se préoccuper, avec sa fièvre coutumière, d'autres problèmes que ceux de la géométrie : la vie éternelle, la volonté de Dieu, la vie à mener pour faire son salut. Cette "première conversion" ne conduit pas d'un coup à la vie cloîtrée. A vingt-trois ans, il est rare qu'on renonce au monde. Toutefois, le salut fait désormais partie intégrante de l'horizon intellectuel du jeune savant.

La souffrance également. Depuis ses dix-huit ans, il semble n'avoir pas eu une seule journée sans éprouver de douleurs. Maux de têtes, névralgies dentaires, douleurs d'estomac, troubles digestifs, jambes glacées, paralysies temporaires, évanouissements multiples... le tableau est impressionnant. Pratiquement toute sa vie, Pascal ne se nourrit que de liquides. Il endure des insomnies, des douleurs sourdes ou stridentes, des crises répétées et peu de vraies rémissions. Malgré les thèses de médecine consacrées à son cas au fil des générations, on ne sait pas, avec certitude, de quoi il souffrait au juste. Une malformation génétique, le plus probablement, explique cette pathologie multiforme, où l'hystérie a sans doute aussi sa part.

Pascal ne se plaint pas, ne se plaindra presque jamais. Au contraire, il remercie. Car dans ce petit corps souffreteux, qui mourra d'épuisement à trente-neuf ans et deux mois, il voit la main de Dieu et la condition du chrétien. Quand ses maux redoublent, il rend grâce. "Je vous loue, mon Dieu, et je vous bénirai tous les jours de ma vie, de ce qu'il vous a plu me réduire dans l'incapacité de jouir des douceurs de la santé et des plaisirs du monde, et de ce que vous avez anéanti en quelque sorte, pour mon avantage, les idoles trompeuses que vous anéantirez effectivement pour la confusion des méchants, au jour de votre colère."

Cette Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies, qu'il rédige sans doute en 1654, et qui ne fut publiée qu'après sa mort, témoigne de son total abandon à la volonté divine : "Je ne vous demande ni santé, ni maladie, ni vie, ni mort ; mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie, de ma vie et de ma mort, pour votre gloire, pour mon salut et pour l'utilité de l'Eglise et de vos saints". Ce texte montre également combien sont ancrés en lui la détestation du corps, l'horreur du plaisir, la haine de soi, la culpabilité de jouir : "Je sens que je ne puis aimer le monde sans vous déplaire, sans me nuire et sans me déshonorer ; et néanmoins le monde est encore l'objet de mes délices."

Ils furent bien minces, pourtant, ces coupables délices qu'il ajoute à ses tortures réelles. On ne connaît à Pascal presqu'aucune liaison amoureuse. Personne ne sait s'il eut des relations sexuelles, avec une femme ou un homme. La probabilité paraît faible. Sans doute n'a-t-il pas toujours mené une vie d'ascète. Quelque temps, après la mort de son père en 1651, sa part d'héritage lui permet même de côtoyer les salons. Il roule en carrosse, porte une montre au poignet, ce qui est alors une rareté, fréquente les gens à la mode, passe pour un assez bel homme, qui sait faire rire son auditoire et se tenir dans le monde... Quelle honte ! Cela ne durera pas.

Car Jacqueline, elle, rentre au couvent. Elle veut rejoindre les religieuses de Port Royal. Jacqueline, la soeur cadette, l'autre prodige, la poétesse capable d'improviser des vers au fil de la plume, fut la seule véritable passion amoureuse de Blaise. Leurs lettres à Gilberte, l'aînée, parlent d'eux comme d'un couple. Le frère n'a d'ailleurs pas cessé d'écarter tous les prétendants, de tomber malade à chaque projet de mariage. Quand Jacqueline veut épouser le Christ, il commence par s'y opposer de toutes ses forces, refuse de lui avancer de quoi payer sa dot au couvent. Ensuite, il ne cessera de lui rendre visite à Port Royal. Quand elle meurt, il ne survit que quelques mois.

Et quand elle se cloître, Blaise connaît sa seconde conversion, moment de feu et de pleurs de joie, transport mystique qui le saisit "l'an de grâce 1654, lundi 23 novembre, depuis environ dix heure et demie du soir jusques environ minuit et demie". De ce qu'il a vu, senti, pensé ou éprouvé durant ce moment hors du temps, on ne peut évidemment rien savoir d'autre que ce que laissent entrevoir les termes du mémorial, cette feuille de papier qu'il va faire coudre dans son habit et qui lui servira désormais de signe, s'il venait à douter, que cela  a bien eu lieu. "Oubli du monde et de tout hormis Dieu" - non pas le Dieu "des philosophes et des savants", mais le "Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob", "Dieu de Jésus-Christ".

"Renonciation totale et douce" - tels sont les mots de la dernière ligne de ce papier qu'on ne découvrira dans son vêtement qu'après sa mort. Toutes les années qui suivent - il lui reste huit ans à vivre - vont se conformer à cette formule. En tout cas, pour autant qu'on sache, concernant sa vie privée, ses actes personnels, son for intérieur. Dans le domaine public, il en va tout autrement. Scientifique, mystique, il n'était encore ni véritablement écrivain ni réellement philosophe. Le savant, devenu saint homme, va se faire bretteur, polémiste, pamphlétaire, batailleur, frondeur, publiciste, satiriste. Ecrivain et penseur. Dernière mue.



3 - Le polémisteLes Provinciales sont probablement le plus grand succès de librairie de l'Âge classique. Chacune des lettres, imprimée à plus de dix mille exemplaires, s'arrache en quelques jours. On estime à plus de deux cent mille le nombre de lecteurs parmi les contemporains de Pascal.  Prenant fait et cause pour les jansénistes, défendant les "messieurs" de Port-Royal, qui incarnent en France cette doctrine en passe d'être jugée hérétique, Pascal garde l'anonymat pour rédiger des libelles qui tournent en dérision les jésuites, les théologiens de la Sorbonne, tous adversaires du jansénisme, et démontent leur mauvaise foi et leurs erreurs de jugement. Certes, l'enjeu est d'importance : dans la condamnation de Jansenius, qui met le feu aux poudres, se profile l'affrontement entre l'Eglise et une partie des intellectuels et se devinent des luttes politiques et des enjeux symboliques. Mais il y a, pour expliquer le succès phénoménal de ces lettres, plus que tout, le style. La verve de cet inconnu, cet auteur anonyme qui défie la Sorbonne et le Vatican, jette une lumière claire sur des questions obscures. Son allégresse tourne en ridicule les pesanteurs de l'autorité. Ses arguments font mouche, ses jeux de mots font rire. De mémoire de théologien, on n'avait jamais vu cela.

De fait, Pascal se déchaîne. Il se bat pour Dieu, pour la vérité, autant que pour les siens. Son sens de l'analyse fait merveille, son pouvoir de synthèse mieux encore. Il rédige à une vitesse folle des pages d'anthologie, sans un mot sur ses douleurs. On découvre une plume étincelante, un auteur capable de tenir son public en haleine, même sur de si graves et si complexes sujets. D'ailleurs, si on lit encore ces lettres à présent, ce n'est que pour leur souffle inimitable. Tout le monde, ou presque, a oublié Jansenius, les docteurs de la Sorbonne et les méandres des arguments. Personne, malgré tout, ne reste indifférent au style de Pascal.

On dirait que le "feu" du mémorial habite ces dernières années. Ce n'est pas un seul homme, de plus en plus malade, qui se retire du monde. Ce sont, en même temps, plusieurs Blaise Pascal qui semblent pris d'une vertigineuse activité. L'un poursuit ses découvertes mathématiques, jette les bases du calcul des probabilités, correspond avec Fermat, l'autre génie du temps, à propos de cette extraordinaire "géométrie du hasard" que personne, avant eux, n'avait encore soupçonnée. Un autre lit Epictète et les Stoïciens, reprend Montaigne et les sceptiques, les confronte aux Hébreux, s'en entretient à Port Royal avec Monsieur de Sacy.

Un dernier Blaise Pascal forge enfin le projet de tout rassembler en un livre décisif. Qui ramènerait les joueurs vers la vie chrétienne, les esprits forts à la renonciation, les errances mondaines vers des enjeux cruciaux. Pour mener a bien ce grand projet, Pascal prend une multitude de notes. Il s'agit de faire éclater - ce  sera le titre du livre - la Vérité de la religion chrétienne. Il faudra pouvoir ramener vers le Christ les libertins, les athées, les indifférents. Il entend utiliser à cette fin, plus haute que toutes à ses yeux, toutes ses capacités - de logicien et de mystique, de théologien et de polémiste, de penseur et de moraliste.

Il meurt avant d'avoir vraiment mis en ordre ses brouillons. Sous l'intitulé postérieur et trompeur de Pensées, il ne nous reste, de ce livre projeté, qu'un millier de fragments de tailles diverses, à peine regroupés par liasses. On ignore à jamais la forme qu'aurait eu l'ouvrage, le plan exact que Pascal aurait définitivement adopté, l'ordre et la sélection qu'il aurait choisi pour ces matériaux destinés à être remaniés, développés ou supprimés. Malgré tout, des lignes de force sont clairement perceptibles.
Ce qui intéresse le plus Pascal, ce sont les dissonances. Il s'emploie à les faire saillir de tous côtés, dans le spectacle de la société humaine comme dans la lecture des philosophes. En un siècle où l'on recherche - Descartes en tête - l'unité, l'ordonnancement, les cohésions, ce penseur esquisse une philosophie du désordre, des contradictions, du chaos. Le monde selon Pascal n'est pas harmonieux. Ses perspectives ne sont pas construites au cordeau. Au contraire, on y voit l'absurde, l'effroi, le tohu-bohu - comme autant de traces de la chute et de signes de notre indignité. S'il bouscule son lecteur, ne le laisse ni en place ni en repos, ce n'est nullement pour l'abandonner au désordre.

Pascal invente là une démarche très singulière, un cheminement entre les vérités contraires qui n'est ni une synthèse ni un jeu dialectique mais une pensée de la pluralité, de la variation en étoile, comme un perpétuel trébuchement entre les doctrines opposées. Sans doute faut-il aujourd'hui lire les Pensées en oubliant l'ennui scolaire et les bondieuseries. On y découvre une méthode aux antipodes de celle de Descartes, faite de discontinuités, de dissonances et de tensions. Une pensée qui n'est pas dépourvue d'actualité.



4 - Penseur pour temps de crise ?En apparence, Pascal appartient à un autre temps que le nôtre. Pionnières à leur époque, ses découvertes en géométrie, en algèbre ou en physique appartiennent, depuis fort longtemps, aux rudiments élémentaires enseignés aux lycéens. Sa ferveur chrétienne, encore partagée assez largement jusqu'au XIXe siècle, paraît à la plupart de nos contemporains une curiosité historique. Son style reste vif, acéré, frappant, mais nul n'y voit autre chose qu'une plume de l'Age classique, écrivain du Panthéon des lettres, monstre vénérable, quoiqu'encore alerte, assigné à jamais aux rayons respectables des bibliothèques estudiantines. On le lit pour connaître la France, le grand siècle, l'histoire des idées. Ou pour se donner un rapide frisson de métaphysique bon marché (le roseau pensant, le silence des espaces infinis, l'homme qui fait l'ange et la bête). Difficile, au premier regard, de le percevoir vraiment  comme penseur de notre époque, philosophe pour temps de crise.

Ou bien ce sera pour de mauvaises raisons. Car il est facile, autant que trompeur, de faire de Pascal un usage biaisé, qui le croirait d'actualité à bon compte, au prix d'un moralisme niais : nous nous sommes trop divertis, il est temps de revenir aux raisons de vivre et de mourir. Ou bien au prix d'anachronismes répétés : quand la société de consommation bat de l'aile, son exigence spirituelle, sa volonté de chercher ce qui doit nous importer plus que tout, la vie éternelle, ne trouverait-elle pas un regain de pertinence ? Quand la société du spectacle s'essouffle, quand la culture sature, quand les loisirs commencent à lasser, sa critique du divertissement ne retrouverait-elle pas son acuité ? Alors que le pouvoir s'use, que la justice se délite, que l'arrogance des puissants irrite le peuple qui souffre, ses démontages radicaux des signes de la domination, sa dénonciation de leur vacuité ne prennent-ils pas un sens neuf, actuel, plus que jamais utile ?

Il y a certes chez Pascal une critique des hiérarchies, une analyse des marques symboliques de la domination sociale, une réflexion sur le relativisme des lois et sur l'imposture des grands qui peuvent, effectivement, se lire avec d'autres yeux aujourd'hui. Ce n'est pas sans raison que Pierre Bourdieu, par exemple, fut un admirateur de Pascal si constant et si passionné. On pourrait même penser, dans l'après-crise où prolifèrent aujourd'hui tellement de tentatives pour comprendre les rouages de "l'économie-casino" qui a rendu folle la planète, que le regard de Pascal sur les joueurs cyniques de son temps a sans doute encore beaucoup à nous apprendre sur le nôtre.

Il y a pourtant sans doute mieux à faire. Car des raisons plus profondes, plus essentielles, de lire Pascal par temps de crise existent. Mais elles ne tiennent ni à sa foi ni aux contenus explicites de ses pensées. Ces raisons ont partie liée avec sa méthode, son attitude envers la vérité, sa manière infiniment moderne de la soumettre à un profond éclatement.

Sa méthode, étonnamment, consiste à ne faire que du sur mesure. Il ne cherche jamais, comme Descartes, à déduire de principes immuables, toujours les mêmes, les solutions à des problèmes disparates. Au contraire, Pascal procède toujours de manière inverse : partant de difficultés spécifiques, il invente une méthode pour les résoudre qui ne convient qu'à elles. C'est ainsi qu'il procède pour les coniques, pour sa machine à calculer, mais également pour le vide ou pour tenter de convaincre les libertins de la vérité du Christ. Pour nous, la première leçon à retenir serait donc de créer, pour chaque difficulté nouvelle, une analyse inédite, à la fois rigoureuse, inventive et adaptée. A l'évidence, c'est cette démarche qu'exige aujourd'hui pratiquement toutes les interrogations qui nous obsèdent - de la bioéthique au monde d'après la crise, de l'écologie à la mondialisation.

L'autre leçon de Pascal, qui lui donne une actualité profonde, c'est sa relation à la vérité. On a tout à fait tort de la réduire à la soumission à des dogmes révélés. Ce qui est intéressant, et fécond, c'est sa manière éminemment moderne de considérer des registres, des étages, des régimes distincts de vérité. Il fait éclater l'idée de vérité en une pluralité d'expériences distinctes, sans commune mesure les unes avec les autres. Le plus simple exemple, pour saisir cette particularité majeure, est le célèbre fragment des Pensées sur "l'ordre des corps, l'ordre des esprits, l'ordre de la charité".

Dans le premier cas, les différences parlent aux yeux. On voit que tel homme est plus fort ou plus puissant qu'un autre, parce que le pouvoir politique ou la richesse ont leurs signes. La grandeur des esprits se distingue autrement. Car le grand savant peut avoir l'air d'un pouilleux : il faudra entrer dans son travail, avec les yeux de l'intelligence pour saisir sa grandeur.  Le cœur est encore sur un autre plan. On peut être grand dans l'ordre de la charité, de la compassion, de l'amour de son prochain, sans être riche ni intelligent. Ces trois ordres sont sans commune mesure. Impossible de contempler avec les yeux du corps ce qu’on voit avec ceux de l’esprit, ou de trouver par la raison ce qui est éprouvé par le cœur.

Certes, dans l'intention de Pascal, il s'agit de marquer la supériorité de l'ordre du cœur, de la charité, du Christ sur l'esprit des sciences comme sur la puissance physique. Mais rien ne nous interdit de tirer de sa démarche une autre leçon que celle qu'il avait en tête. Ce qui peut nous retenir, plutôt de la vérité supposée de la religion chrétienne, c'est la pluralité des registres, la différence des niveaux de réalité. Qu'on cesse donc de lire Pascal en ne s'attachant qu'à ce qu'il dit, qui n'est pas toujours intéressant. Qu'on commence à scruter comment il le dit, de quelle manière s'agence sa pensée, et l'on découvrira un penseur d'une actualité singulière.


En quinze dates

1623  Naît à Clermont
1626  Sa mère meurt
1631  La famille vient habiter Paris
1634 Compose un Traité des sons, commence à travailler seul la géométrie
1639  Essai sur les coniques. La famille s'installe à Rouen
1641  Construit la "Pascaline", première machine à calculer
1646  "Première conversion"
1647  Graves troubles de santé
1648  Expériences sur le vide, découvre la pression atmosphérique
1651  Son père meurt, sa sœur Jacqueline entre à l'abbaye de Port Royal
1654  23 novembre, Vision mystique
1656  Commence à publier les Provinciales
1659  Aggravation de ses troubles de santé, travaille à Vérité de la religion chrétienne
1662  Meurt à Paris





Mots clés
•    Esprit de finesse
Par opposition à l'esprit de géométrie, qui part des principes et déduit tout logiquement, l'esprit de finesse saisit intuitivement les enjeux globaux. L'opposition entre littérature et science peut servir de première approximation
•    Divertissement
Ce n'est pas le loisir, ni la distraction, mais tout ce qui nous détourne de la méditation essentielle sur notre condition réelle. Le jeu, mais aussi le travail, l'ambition, le pouvoir, la réussite, voire la science, peuvent en ce sens devenir des échappatoires à la réflexion.
•    Cœur
Ce qu'il ressent et transmet est pour Pascal plus essentiel et vital     que les sens ou la raison. Le cœur est en effet lié à l'ordre de la charité, et     c'est par lui que l'on saisit les Ecritures.     

Les Pensées, livre absent et infini

Pascal lui-même le dit dans un des fragments : "les mêmes pensées forment un autre corps de discours par une disposition différente". Le paradoxe de son livre inachevé, et des 993 fragments qui nous ont été transmis, est de composer une infinité de livres possibles, dont aucun ne tient exactement le même discours qu'un autre, en raison de la disposition des textes.
Au fil des générations, les experts ont déployé des trésors d'ingéniosité pour tenter de trouver une composition qui apporte de nouvelles perspectives. Depuis l'édition de Port Royal de 1670, se sont notamment succédées les éditions de Brunschvicg (1904-1914), de Lafuma (1963), de Jean Mesnard (1964-1992)

Le pari

"Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien". C'est en ces termes que Pascal résume son argumentation, devenue célèbre, sur la nécessité de parier pour l'existence de Dieu.
Le nœud de l'argument repose sur la disproportion supposée entre la mise (les plaisirs de la vie terrestre, auxquels je dois renoncer) et le gain (la béatitude de la vie éternelle).
On a fait remarquer, notamment le philosophe contemporain Hans Jonas, que la minimisation du risque ("vous ne perdez rien") est tout à fait excessive. Si Dieu n'existe pas, en renonçant à la jouissance, on aura tout perdu...

A lire

•    Léon Brunschvicg, Blaise Pascal, Vrin, 1953
•    Lucien Goldmann, Le Dieu caché. Etude sur la vision tragique dans les Pensées de Pascal et le théâtre de Racine. Gallimard, 1955
•    Jean Mesnard, Pascal, Hatier, 1967
•    Dominique Descotes, Pascal, Albin Michel, 1994
•    Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes. Seuil, 1997
•    Jacques Attali, Blaise Pascal ou le génie français. Fayard, 2000
•    Pierre Magnard, Pascal. La clé du chiffre. La Table Ronde, 2007

Une bibliographie en ligne est disponible au Centre international Blaise Pascal (http://odalix.univ-bpclermont.fr)

Citations
•    Sur la justice
"On ne voit rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renverse toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité. (...) Plaisante justice qu'une rivière borde ! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà !" (fr. 94)
•    Sur la médecine
"Si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils n'auraient que faire de bonnet carrés (...) Mais n'ayant que des sciences imaginaires, il faut qu'ils prennent ces vains instruments, qui frappent l'imagination, à laquelle ils ont affaire. Et par là en effet ils attirent le respect." (fr. 78)