Un si léger cauchemar - Extraits

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Un si léger cauchemar
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La vie du Che Guevara en Finlande
C’est un documentaire qui n’a pas encore été diffusé. Projection privée, invités triés, mais rien de très important. Donc nous en sommes, vous toujours un peu surpris, moi qui joue le blasé, mais ce n’est qu’un jeu.
Ce qu’apprend le film ? Le Che n’est pas mort, contrairement a ce que tout le monde a cru. Il vit aujourd’hui paisiblement, à la retraite, dans la grande banlieue d’Helsinki. Il souffre d’un considérable embonpoint, de crises d’asthme et parfois de migraines oculaires. Les cheveux teints en blond, le visage imberbe, il est évidemment tout à fait méconnaissable.
Personne, d’ailleurs, dans son voisinage, ne se doute qu’il s’agit du Che. Jamais il ne parle de son passé, jamais il n’y fait même la moindre allusion. Il s’est inventé une jeunesse rangée et une biographie sans aspérité aucune.
Personne n’a jamais rien remarqué de bizarre dans son comportement. Sa carrière d’ingénieur s’est déroulée sans aucun incident. Jusqu’à sa retraite, il a contrôlé efficacement l’élevage de crevettes d’une grande conserverie finlandaise. La production intensive de crevettes d’élevage était devenue indispensable, après que l’expansion de l’algue verte a décimé les pêcheurs d’autrefois. C’était pourtant une race robuste, ne reprenant qu’au printemps sa course régulière et captatrice. Leur disparition avait été une catastrophe écologique autant qu’économique.
On pouvait, légitimement, se demander pourquoi le héros de la Révolution avait ainsi déserté le combat et décidé de changer de vie. Sans doute les causes profondes d’une telle mutation échapperaient-elles à jamais à toutes les investigations. Quelques raisons s’entrevoient toutefois au fil du reportage.
Une jeune et belle journaliste finlandaise, venue interviewer le chef de la guérilla, avait enflammé son cœur et son corps. Ils avaient résolu de fuir ensemble, préférant une vie petite bourgeoise clandestine à la mort héroïque qui attendait le combattant de la révolution. Après sept ans d’une idylle tranquille, la jeune femme mourut dans un stupide accident de voiture.
Le héros pensa d’abord à en finir avec la vie, puis finit par accepter son destin. Il se raccrocha à ce qu’il pouvait, en particulier une consommation considérable de rice crispies, dont les crépitements discrets avaient le pouvoir, énigmatique, de calmer la douleur de son âme.
C’est ainsi que Che Guevara, qui avait fait mourir un sosie à sa place, mena la vie paisible d’un ingénieur en élevage de crevettes, amateur de rice crispies en quantités excessives, sans que jamais personne ne soupçonnât sa véritable identité ni son existence passée.
Vous avez trouvé décevante cette retraite anonyme du révolutionnaire le plus hardi. Décevante et surtout incompréhensible. Pour ma part, je n’y comprends rien non plus, mais j’étais plus amusé que déçu, réjoui par l’incongruité des faits, et par le démenti sordide, éclatant et sordide, qu’apportait au romantisme de la guérilla cette escapade interminable.
Dans le hall, à la sortie, une personne apparemment bien renseignée, avec un fort accent mexicain, ajoutait, d’une voix puissante, que cela expliquait enfin pourquoi Fidel Castro, depuis toujours, pour chacun de ses anniversaires, recevait un colis anonyme, contenant une boîte de crevettes décortiquées et un paquet de rice crispies. Le chef de cabinet du Lider Maximo, ponctuellement, année après année, les mettait à la poubelle.

 


Marché aux timbres en Alaska
Chaque samedi, à partir de la prise des glaces, des philatélistes descendants des anciens chercheurs d’or ont décidé de se réunir sur un terrain vague, bordé au nord par d’anciens entrepôts, entre Skagway et Klondike, non loin de la côte est de l’Alaska. C’est probablement dans les années 1950 que ces rencontres sont devenues régulières, et leur popularité depuis lors a cru rapidement.
La plupart des premiers participants étaient employés par la conserverie de poissons locale, filiale d’une importante entreprise d’Anchorage. Le premier à s’intéresser aux timbres, selon la légende, invérifiable, rapportée par le bulletin de l’annuaire des Anciens, fut Samuel Peter. Pour des motifs demeurés obscurs, il possédait un stock de timbres bulgares assez rares, notamment le fameux Hermès lilas 3 zlotys non dentelé 1928, qu’il cherchait désespérément à échanger contre une série de papillons himalayens qui lui faisait défaut.
En quelques années, plusieurs dizaines de collectionneurs prirent l’habitude de se réunir ainsi, chaque semaine, dans le froid glacial. Ils venaient avec leurs carnets et leurs pinces, leurs albums de poche et leurs pliants. Les vignettes les plus prisées étaient celles qui représentaient des pêcheurs de crevettes, ou des effigies de Spinoza enfant, suivies de près, dans l’ordre des cotes locales, par les effigies de Chou en Lai, de Che Guevara et de la mère du Bouddha, uniquement représentée de profil, sur fond rouge.
En dépit de l’enthousiasme des participants, les inconvénients du climat se firent rapidement sentir. La température avoisinant couramment les moins quarante, il était la plupart du temps impossible d’ouvrir les albums, collés par le gel. Si l’on y parvenait, les timbres, instantanément transformés en petits rectangles durs et cassants, étaient presque impossibles à saisir avec une pince et se retrouvaient irrémédiablement pliés ou déchirés par suite d’une brusque cassure.
Sans compter que le vent, très violent, parcourait fréquemment la banquise et giflait de plein fouet le terrain où les hommes se réunissaient, venant à intervalle régulier disperser leurs maigres trésors. Ces mauvaises conditions occasionnèrent plusieurs suicides, malgré l’endurance légendaire de ces pionniers accoutumés aux plus rudes situations.
On décida donc de nouvelles règles. Timbres soigneusement serrés dans une sacoche hermétique qu’ils conservaient en bandoulière, les hommes devaient rester debout, côte à côte, face au vent de glace, aux températures effroyables, à la nuit polaire, sans faire un geste, sans manger ni boire, aussi longtemps que possible.
La réunion prenait fin dès que l’un d’entre eux s’affalait, généralement la face contre terre, parfois renversé sur le dos, transi. Son voisin de droite détachait alors, patiemment, la sacoche du perdant. Tous allaient dans les anciens bureaux des entrepôts désaffectés se réchauffer, boire force whisky et se partager les timbres de celui qu’ils venaient d’abandonner dans la glace.
Cette façon de faire suscita un vif engouement et se perpétua jusqu’à aujourd’hui où les hommes la dénomment « faire collection ».

Miroir payantC’était la première fois que je voyais un miroir payant. Je sais : tant qu’on en n’a jamais rencontré, il est difficile de se représenter de quoi il s’agit. C’est pourtant simple : devant votre lavabo, vous trouvez une surface plane, verticale, mais totalement opaque, comme une porte de placard. Sur le côté, un boîtier où vous pouvez  insérer votre carte de crédit.

Une fois le règlement effectué, la surface opaque devient miroir. Vous pouvez vous voir. Le miroir cesse de fonctionner après un certain temps, qui varie en fonction du montant choisi. Les riches peuvent se regarder à loisir, en choisissant un forfait pour la journée entière. Les autres se voient selon leurs moyens, et selon l’ensemble des autre dépenses de la chambre.

Car j’ai oublié de dire que je suis dans un nouvel hôtel assez novateur. Le principe est simple : la chambre est gratuite, le reste est payant. Cela signifie que l’entrée est libre, il suffit de pousser la porte. Si vous voulez refermer la porte, il faut payer. Tout le reste est à l’avenant.

Par exemple, l’eau ne coule que si vous payez, après avoir acheté l’ouverture de la porte de la salle de bains et la mise en route de la lumière. Sont également payants : l’ouverture des toilettes, la chasse d’eau, le papier, l’accès au lit, la fermeture des rideaux, l’usage de la penderie ou des tiroirs, le fonctionnement de la télévision et celui du sèche-cheveux.

Pour éviter de fastidieuses manipulations de tous les boîtiers et les multiples achats successifs avec la carte, l’hôtel propose, pour un prix modique, un bracelet électronique permettant un télépéage qui facilite grandement la vie. Son usage incite inévitablement à une consommation plus forte des différents services, ce qui constitue un progrès indiscutable.

Finalement, j’ai passé une assez bonne  nuit. Bien sûr, comme le font, paraît-il, beaucoup de nouveaux clients, j’ai commencé par tenter de rester debout, la porte ouverte, dans le noir, pour profiter d’une chambre gratuite. Mais, comme tout le monde, j’ai vite trouvé cela inutile et fatigant. J’ai donc commencé à payer.

Peut-être pas en vain. Car cela m’a donné l’occasion de penser qu’il devait probablement en être toujours ainsi : il y a un prix à payer pour dormir, boire, se laver. No free lunch, c’est trivial. Mais il y a aussi et surtout un prix à payer pour se voir, pour assurer la continuité de son individualité, la relative permanence de son sentiment d’exister.

L’ennui, c’est qu’on ne sait en fait dans quelle monnaie se fait la transaction, ni au bénéfice de qui.

 



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